Lorsque l’on me demande qu’est-ce que la résilience, je pense rarement d’abord à une définition savante. Je vois plutôt un visage, une voix, une manière de se relever sans bruit après avoir traversé l’inacceptable. La résilience n’est pas un slogan pour aller mieux à tout prix. Elle n’est pas non plus cette injonction moderne qui nous demanderait de transformer chaque blessure en performance. Elle est plus discrète, plus humaine, parfois même plus lente que nous ne l’imaginons.
Mon passé de psychanalyste, puis mon travail de romancière, m’ont souvent conduite vers ces zones de fracture où une existence bascule. Un deuil, un abandon, un secret familial, une violence, une humiliation ancienne : il suffit parfois d’un événement, ou d’une accumulation silencieuse, pour que quelque chose se rompe. Pourtant, chez certains êtres, une force singulière apparaît. Non pas une force héroïque, mais une capacité à continuer, à réorganiser sa vie autour de la blessure, sans la nier.
Qu’est-ce que la résilience : une force ou un chemin ?
Sommaire
Si je devais répondre simplement à la question qu’est-ce que la résilience, je dirais qu’il s’agit de la capacité à reprendre forme après un choc. Mais cette formule, si juste soit-elle, reste incomplète. Car l’être humain n’est pas un métal que l’on redresse, ni une branche qui plie sous le vent avant de revenir intacte à sa place initiale.
Après une épreuve profonde, on ne redevient pas exactement celui ou celle que l’on était avant. Et c’est peut-être là que se trouve la vérité la plus délicate de la résilience. Elle ne consiste pas à effacer la trace du traumatisme, mais à apprendre à vivre avec elle sans lui laisser toute la place. Elle ne supprime pas la douleur ; elle lui donne une autre fonction, parfois un autre langage.
Nous aimons croire que guérir signifie oublier. Or, bien souvent, guérir signifie se souvenir autrement. Ce qui nous a détruits peut cesser de nous définir entièrement. Cela ne veut pas dire que la blessure devient belle, ni qu’elle était nécessaire. Je me méfie beaucoup de ces discours qui embellissent la souffrance. Certaines douleurs sont injustes, absurdes, cruelles. La résilience ne les justifie pas. Elle dit seulement qu’une vie reste possible après elles.
La résilience n’est pas une obligation de sourire
Il me semble important de le rappeler : tout le monde ne se relève pas au même rythme, ni de la même manière. Certaines personnes donnent l’impression d’aller bien, alors qu’elles tiennent debout par pure discipline. D’autres s’effondrent longtemps, et ce temps d’effondrement fait partie de leur chemin. Il n’y a pas de calendrier intérieur universel.
Dans notre époque pressée, nous voudrions des étapes, des méthodes, des résultats visibles. Pourtant, l’âme humaine n’obéit pas à une logique de productivité. Un deuil ne se traite pas comme une tâche à cocher. Un traumatisme ne se dépasse pas parce qu’on l’a décidé un lundi matin. Il faut parfois revenir plusieurs fois au même endroit psychique, comme on revient devant une porte fermée dont on n’a pas encore trouvé la clé.
La résilience ne devrait jamais devenir une nouvelle exigence sociale. Dire à quelqu’un qu’il doit être résilient peut être une manière subtile de lui refuser le droit d’être brisé. Or il existe des moments où l’on a besoin d’être accueilli dans sa fragilité, sans conseil immédiat, sans discours de courage, sans comparaison.
Ce que la psychanalyse m’a appris de la blessure
Dans l’écoute analytique, on découvre que le traumatisme ne réside pas seulement dans l’événement lui-même, mais aussi dans ce qu’il vient réveiller. Un abandon actuel peut rouvrir un abandon ancien. Une parole méprisante peut réactiver toute une histoire de honte. Un deuil peut faire remonter d’autres pertes, enfouies, jamais vraiment pleurées.
Voilà pourquoi la question qu’est-ce que la résilience ne peut pas recevoir une réponse trop rapide. Pour l’un, elle passera par la parole. Pour l’autre, par le silence, le retrait, le corps, l’écriture, la création, la nature, la foi, ou simplement par la présence fidèle de quelqu’un qui ne fuit pas devant la douleur. Nous ne guérissons pas tous dans les mêmes lieux.
La psychanalyse m’a aussi appris que les schémas familiaux pèsent lourd dans notre façon de traverser les épreuves. Certains héritent d’une interdiction de se plaindre. D’autres portent la mission inconsciente de réparer les générations précédentes. D’autres encore ont appris très tôt à ne compter que sur eux-mêmes. La résilience, alors, peut consister à rompre avec ces fidélités invisibles. À dire : je reconnais ce qui m’a été transmis, mais je ne veux plus en être prisonnier.
La part du récit dans la reconstruction
Je crois profondément au pouvoir du récit. Non pas parce que raconter efface la douleur, mais parce que raconter permet de remettre du temps, des liens, du sens là où le traumatisme a souvent produit du chaos. Ce qui n’a pas pu être dit reste parfois figé en nous comme une pièce sans fenêtre. L’écriture, la parole, la fiction même, peuvent ouvrir une issue.
Dans mes romans, je reviens souvent à ces personnages qui portent une faille intime. Ils ne sont pas héroïques au sens spectaculaire du terme. Ils doutent, se trompent, se protègent mal, aiment avec maladresse. Mais ils avancent. Et parfois, c’est précisément dans leur vulnérabilité que se révèle leur dignité.
Il m’arrive d’aborder ces thèmes sous une lumière plus mystérieuse, presque traversée par l’invisible, comme dans L’année des treize lunes. Le paranormal, lorsqu’il surgit dans un récit, n’est pas forcément une fuite hors du réel. Il peut être une manière symbolique d’approcher ce qui échappe à la raison : les liens entre les morts et les vivants, les mémoires enfouies, les intuitions, les répétitions troublantes.
Résister, se transformer, mais rester soi
On confond souvent résilience et transformation radicale. Comme si l’épreuve devait nécessairement faire de nous quelqu’un de meilleur, de plus sage, de plus lumineux. J’aimerais nuancer cela. Il arrive qu’une blessure nous rende plus lucides, plus compatissants, plus attentifs aux autres. Mais elle peut aussi nous rendre méfiants, fatigués, moins disponibles. Ce n’est pas un échec moral. C’est une conséquence humaine.
La résilience ne demande pas de devenir admirable. Elle demande peut-être seulement de redevenir habitable pour soi-même. Pouvoir se lever le matin sans être entièrement envahi par ce qui a eu lieu. Pouvoir aimer encore, même prudemment. Pouvoir rire sans culpabilité. Pouvoir regarder son passé sans s’y dissoudre.
Lorsque je me demande encore qu’est-ce que la résilience, je pense à cette capacité de réinventer une continuité. Il y a eu un avant, il y a eu une rupture, et puis il y aura un après. Cet après ne sera pas une copie de l’avant. Il portera une cicatrice. Mais une cicatrice n’est pas seulement la preuve d’une blessure ; elle est aussi le signe que quelque chose a tenté de se refermer.
Les présences qui aident à se relever
Personne ne se reconstruit entièrement seul. Même les êtres les plus solitaires ont besoin, à un moment ou à un autre, d’une présence secourable. Cela peut être un thérapeute, un ami, un frère, une sœur, un animal, un livre, une voix entendue au bon moment. La résilience naît souvent dans la rencontre avec un regard qui ne réduit pas la personne à son malheur.
Être vu autrement que comme une victime est essentiel. Non pas pour nier ce qui a été subi, mais pour retrouver une identité plus vaste. Vous n’êtes pas seulement ce qui vous est arrivé. Vous êtes aussi ce que vous avez aimé, ce que vous désirez encore, ce que vous refusez, ce que vous créez, ce que vous transmettez malgré tout.
Il y a une immense pudeur dans les reconstructions véritables. Elles ne font pas toujours de bruit. Elles se devinent dans un geste simple : ouvrir une fenêtre, reprendre un carnet, accepter une invitation, ranger une chambre, retourner vers un lieu aimé, prononcer enfin une phrase longtemps retenue. Ce sont de petites victoires, mais elles comptent.
Écrire pour donner forme à ce qui déborde
L’écriture n’est pas une solution magique, mais elle peut devenir un espace de réparation. Écrire permet de déposer ce qui tourne en boucle dans la pensée. On peut écrire pour comprendre, pour témoigner, pour transformer, ou simplement pour ne pas se perdre. Parfois, la fiction protège mieux que l’aveu direct. Elle déplace la douleur, lui donne des personnages, des paysages, une respiration.
Je crois que beaucoup d’auteurs écrivent à partir d’une zone sensible, même lorsqu’ils n’en parlent pas. Les romans naissent souvent d’une question restée ouverte. Pourquoi certaines familles détruisent-elles ceux qu’elles prétendent aimer ? Comment survit-on à la disparition d’un être essentiel ? Que deviennent les secrets lorsqu’ils traversent les générations ? Et comment continuer à aimer lorsque l’on a peur d’être abandonné ?
Peut-être est-ce cela, au fond, la résilience : ne pas laisser la blessure avoir le dernier mot. Lui répondre, non par vengeance, mais par création. Par une phrase, un choix, un lien nouveau. Par une manière plus juste d’habiter sa propre histoire.
Une force douce, jamais triomphante
Je me méfie des fins trop parfaites, dans les livres comme dans la vie. La résilience n’est pas un rideau qui tombe sur une scène enfin apaisée. Elle ressemble davantage à une lumière qui revient par intermittence. Certains jours, elle est là. D’autres jours, elle semble absente. Mais le fait même de la chercher témoigne déjà d’un mouvement vers la vie.
Si vous traversez une période difficile, je ne vous dirai pas de vous dépêcher d’être fort. Je vous dirai plutôt de vous accorder le droit d’avancer lentement. De demander de l’aide si vous le pouvez. De ne pas confondre votre fatigue avec une faiblesse. De reconnaître les petites reprises comme de véritables commencements.
Et si vous écrivez, laissez peut-être vos personnages vous enseigner quelque chose de cette force douce. Ils savent parfois avant nous qu’une histoire peut continuer, même après la cassure. Lire ou écrire, c’est alors tendre une main vers ce qui, en nous, désire encore vivre.

